Chaque semaine, plus de 80 % des développeurs d'Amazon doivent recourir à un outil d'IA. Leur consommation de tokens apparaît sur un classement interne. Plusieurs salariés gonflent ce score grâce à MeshClaw, l'agent maison du groupe, rapporte le Financial Times. Les employés appellent cette pratique le tokenmaxxing.

Amazon a déployé MeshClaw en quelques semaines auprès de larges équipes. L'agent se branche aux applications de travail et exécute des tâches à la place du collaborateur - ©StockPhotoAstur / Shutterstock
Amazon a déployé MeshClaw en quelques semaines auprès de larges équipes. L'agent se branche aux applications de travail et exécute des tâches à la place du collaborateur - ©StockPhotoAstur / Shutterstock

D'après trois témoignages concordants recueillis par notre confrère britannique du Financial Times, Amazon a déployé MeshClaw en quelques semaines auprès de larges équipes. L'agent se branche aux applications de travail et exécute des tâches à la place du collaborateur. Mais certains développeurs s'en servent sans en avoir vraiment besoin, dans le seul but de faire grimper leur compteur.

Un mémo interne cité par le quotidien britannique vante un outil qui « rêve la nuit pour consolider ses apprentissages, surveille les déploiements pendant vos réunions, trie vos emails avant votre réveil ». Trente-six personnes au moins ont planché sur ce bot. Officiellement, ces statistiques resteront hors évaluation annuelle. Pourtant, les salariés interrogés observent l'inverse chez leurs managers. « Il y a tellement de pression à utiliser ces outils », confie un employé au FT. Un autre évoque des « incitations perverses ». Tout cela passe par Clarity, un système analysé par The Information cet hiver, qui agrège ces données à travers tout le groupe. Cette année, le budget d'investissement d'Amazon atteindra environ 200 milliards de dollars, presque uniquement fléchés vers l'IA et les centres de données.

MeshClaw, un agent doté de droits larges sur les systèmes de production

Loin du simple chatbot, MeshClaw déclenche des envois de code en production et agit dans Slack. Plusieurs employés interrogés par le FT redoutent son profil de sécurité par défaut. Un développeur déclare au journal britannique que la posture du logiciel le « terrifie » et qu'il refuse de le « laisser partir tout seul faire ses trucs ». Ce sont justement ces capacités-là que les développeurs sollicitent pour gonfler leur score. Chaque appel inutile au modèle déclenche donc une action bien réelle dans un système de production. Un déploiement superflu peut-être, mais reste un déploiement réel et effectif tout de même.

Début 2026, le groupe avait déjà reconnu en interne plusieurs incidents impliquant Kiro, son outil d'IA dédié au codage, avec des droits larges et des procédures de sécurité non adaptées. On a donc toutes les raisons de craindre le pire pour MeshClaw, qui descend d'OpenClaw, capable d'exécuter des agents en local sur la machine de l'utilisateur. Le modèle a été transposé dans le stack d'ingénierie maison, avec une surface d'action considérablement élargie.

Dès décembre 2025, Amazon présentait pourtant AgentCore et ses garde-fous Policy, conçus justement pour vérifier chaque action d'un agent avant exécution. Si Amazon est capable de contrôler ces agents IA, elle ne le fait pas pour le déploiement de MeshClaw.

Début 2026, le groupe avait déjà reconnu en interne plusieurs incidents impliquant Kiro, son outil d'IA dédié au codage, avec des droits larges et des procédures de sécurité non adaptées - ©kovop / Shutterstock
Début 2026, le groupe avait déjà reconnu en interne plusieurs incidents impliquant Kiro, son outil d'IA dédié au codage, avec des droits larges et des procédures de sécurité non adaptées - ©kovop / Shutterstock

Le tokenmaxxing pollue les projections de demande qui justifient les commandes de GPU

En 2026, Amazon, Microsoft, Alphabet et Meta cumuleront entre 650 et 700 milliards de dollars de dépenses d'investissement, et certaines projections de Wall Street franchissent même les mille milliards pour 2027. Au-delà des clients payants, l'usage interne des développeurs entre directement dans le calcul de la demande projetée. Quand une part significative du trafic sert un classement plutôt qu'un usage utile, les acheteurs de GPU, de mémoire HBM et de capacité électrique travaillent sur des bases polluées.

Jensen Huang, patron de Nvidia, déclarait dans le podcast All-In en marge de la GTC 2026 qu'il serait « profondément alarmé » si un ingénieur payé 500 000 dollars annuels ne consommait pas au moins 250 000 dollars de tokens par an. À LeadDev, Angie Jones, ex-vice-présidente ingénierie chez Block, anticipe pourtant un basculement du secteur vers la mesure d'un usage efficient plutôt que volumineux.

Et pour ce qui est de la consommation, selon The Information et la newsletter Pragmatic Engineer, les salariés de Meta ont consommé 60 200 milliards de tokens en 30 jours, ce qui correspondrait à 900 millions de dollars au tarif public d'Anthropic, vraisemblablement plus de 100 millions de dollars, même après remise.

Quelques jours après les révélations de The Information, le tableau interne de Meta, Claudeonomics, a été retiré, avec un message évoquant des « données partagées en externe ». Du côté d'Amazon, la visibilité des statistiques d'équipe a été restreinte, et seuls le salarié concerné et son manager accèdent désormais aux données.

Microsoft ne fait pas exception. D'après Pragmatic Engineer, plusieurs ingénieurs distingués figurent dans le top 5 du classement interne, ainsi que des cadres de niveau VP dans le top 20, alors même que ces derniers passent l'essentiel de leur temps en réunion. Un ingénieur du groupe explique pratiquer le tokenmaxxing non pour figurer dans le classement, mais pour éviter d'apparaître comme un sous-utilisateur de l'IA. D'après une enquête CNBC reprise mi-mai par Metaintro, presque toutes les entreprises du Fortune 500 mesurent désormais l'usage de l'IA chez leurs employés. Shopify est une de celles qui félicitent publiquement les gros consommateurs et sermonnent les autres.

Andy Jassy, patron d'Amazon, veut par ailleurs commercialiser ces mêmes agents auprès de clients externes au plus vite. AWS représente 60 % des bénéfices opérationnels du groupe.

Source : Financial Times (accès limité)